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Tranche de réalité

Vous reprendrez bien une part de réalité !

La réalité telle que nous la percevons me fait parfois penser à une tranche de layer cake. Vous savez ces gâteaux avec tout un tas d’étages et de couches de crème ou de génoise superposées. Pour la réalité telle que je me la représente, c’est comme si tous les étages du gâteau étaient des couches empilées de notre vécu et que chacun d’entre nous confectionnait dès le plus jeune âge et sans le savoir son propre gâteau. Ce que nous prenons pour la réalité est en fait une construction. Une construction qui a pris le temps de se mettre en place à travers différents filtres : des filtres à la fois physiologiques, culturels et personnels. Ces différents filtres s’intercalent entre nous et la réalité, et nous permettent d’établir notre modèle du monde : ils façonnent et construisent une réalité, NOTRE réalité.

Nos cinq sens en action

Nos cinq sens sont notre première source d’information sur notre environnement. Nous ne sommes pas tous disposés de la même façon. Si on réfléchit à la vision par exemple, puisque c’est sans doute le premier sens auquel on pense quand il s’agit de capter des informations de notre environnement : on conçoit assez facilement qu’un myope voit la réalité différemment d’un astigmate ; on comprend encore mieux combien les couleurs du daltonien teinteront sa vie d’une autre façon que celles de la plupart des gens. Mais ces exemples spécifiques ne doivent pas cacher un phénomène bien plus général : ce que nous croyons percevoir n’est que le résultat d’un processus mental. Pour reprendre l’exemple de la vue, nos yeux réceptionnent les ondes extérieures et les transmettent sous forme de signaux électriques à notre cerveau : l’essentiel du traitement de l’information est donc construit sur la base d’interprétations de ces signaux dans notre tête. Si on ajoute à ça le fait que nos yeux ne voient qu’une partie des choses (la rétine étant toute petite et rapidement saturée) et que notre esprit « comble les trous » pour donner de la cohérence à l’ensemble, on comprend à quel point le traitement physiologique de la réalité est déjà très personnel et unique.

Le filtre culturel

Si l’on s’intéresse au filtre culturel qui s’intercale entre la réalité et nous, force est de constater que celui-ci oriente de manière décisive notre compréhension du monde. Indépendamment de la physiologie des individus, on sait que le nombre de couleurs identifiées n’est pas le même à travers le monde : pour certaines tribus, par exemple, il n’existe que deux couleurs, le clair et le foncé. L’étendue de cette palette va incontestablement donner un relief particulier à la réalité telle qu’elle est comprise. Le langage est central dans cette affaire : que l’on songe aux inuits qui ont plusieurs dizaines de mots pour désigner la neige, et qui par là-même façonnent leur perception de leur environnement, l’aiguisent bien au-delà de ce que nous sommes habitués à faire dans notre quotidien, nous qui n’allons sur les pistes que quelques jours dans l’année. Nos mots sont des briques qui nous permettent de vivre et d’imaginer le monde.  D’une culture à l’autre, nous ne donnons pas la même importance aux différents éléments qui nous entourent.

Le filtre personnel

Par ce filtre personnel, nous sommes chacun l’artisan qui apporte les finitions à la construction d’une réalité singulière. En fonction de là où nous sommes nés, de notre éducation, de notre parcours de vie, de nos expériences, nous avons forgé des croyances, des convictions, des certitudes qui appartiennent désormais à notre monde et que nous prenons volontiers pour vraies. Vraies, elles le sont sans doute, mais pour nous, non pas en elles-mêmes. Une personne qui sera passée par la classe d’une institutrice critique avec des camarades sans pitié au moment de la récitation de la poésie hebdomadaire, en tirera peut-être la conclusion (et donc la croyance) que la prise de parole en public est source d’inconfort ; là où cette autre personne qui se souviendra émue d’une pièce de théâtre pour laquelle elle aura reçu des compliments durant ses années d’école élémentaire, pourra être persuadée que la prise de parole en public est une occasion inespérée pour montrer ce dont on est capable. Chaque expérience laisse des traces, sous forme de souvenirs, de réflexes, de sentiments, d’intuitions. Et cette mosaïque forme notre réalité, une réalité unique, différente de la réalité des autres.

Il est sans doute difficile de se rendre compte de tous ces filtres puisque précisément chacun de nous vit avec ces filtres et mécanismes depuis toujours. Il est délicat de s’abstraire de ce qui fait que nous sommes qui nous sommes, que nous pensons ce que nous pensons. C’est précisément pour cette raison que l’art peut être précieux : pour nous rendre compte de l’existence de ces fameux filtres.

L’art, interprétation de la réalité

L’art est reconstruction de la réalité, et même interprétation de la réalité. Le travail de l’artiste nous permet d’objectiver ce qui se passe à l’intérieur d’un individu : c’est comme si l’artiste sortait de sa tête la représentation qu’il se fait de la réalité sous forme d’image pour nous dire « voilà comment c’est pour moi ».  Si l’on admire Le chat blanc de Pierre Bonnard au musée d’Orsay par exemple, que voit-on ? Un chat incontestablement, seuls les non- ou mal-voyants pourraient être stoppés par leurs filtres physiologiques dans cette analyse. En France, le chat est reconnu comme un animal domestique tout ce qu’il y a de plus classique : notre filtre culturel serait sans doute différent dans certaines parties de l’Asie du Sud-Est où le chat est mangé en ragoût. En revanche, notre filtre personnel aura un impact certain sur la façon dont nous regardons cette toile : sommes-nous plutôt « chien » ou « chat » ? A-t-on déjà été griffé par l’animal ? Est-ce un matou qui nous tient compagnie dans les coups durs ? Sommes-nous persuadés que c’est l’incarnation du Malin ? Notre ressenti en voyant l’œuvre de Bonnard s’en trouvera forcément affecté. Mais ce qu’il est encore plus intéressant de relever, c’est que par son travail, l’artiste ajoute encore une nouvelle couche entre nous et la réalité : son interprétation à lui, ses filtres à lui, les mécanismes qu’il a utilisés pour encoder la réalité et qui ont eu pour conséquence de rallonger les pattes de ce chat blanc et de lui faire des yeux en fentes fermées.

Richesse des perceptions diverses

On le comprend aisément : ce chat n’est pas un chat. C’est seulement la façon dont Bonnard se représente un chat blanc, son interprétation personnelle de l’animal. Quand nous regardons cette œuvre, chacun d’entre nous fait appel à sa propre réalité pour « apprécier » la toile. Et nous ne parlons ici que de peinture ! Imaginons un moment une situation complexe, en entreprise par exemple. Chaque facette de la situation fera l’objet d’un traitement de l’information différent selon les individus. Telle personne verra ce rapprochement comme une opportunité, et telle autre, comme une menace. Telle personne considérera que le management mène tout le monde en bateau, là où telle autre se dira que la direction fait comme elle peut avec ce qu’elle a. Et sans doute que personne n’a raison, ni tort. La clef est de comprendre avant tout que les perceptions du même phénomène peuvent être diverses : on peut penser que c’est fâcheux, ou alors envisager cette diversité comme une richesse. Aller à la rencontre des réalités de chacun permet d’affiner notre compréhension des événements et de sélectionner les versions qui sont les plus aidantes dans une situation donnée.

D’après le Chat Blanc de Bonnard